Le gouvernement

de n’importe qui


Contre le retour du pasteur perdu

La haine de la démocratie est de retour nous dit Jacques Rancière dans un ouvrage publié en 2005. Depuis une vingtaine d’années le discours médiatique des intellectuels est saturé par la dénonciation sans frein de ce qui était alors considéré comme l’antithèse du totalitarisme, comme la vertu absolue. Ces intellectuels ont pris pour cible la démocratie, le triomphe de l’individu roi égoïste. L’élection alors considérée comme le paroxysme démocratique devient celui d’une société de consommation où l’électeur choisit son candidat comme sa marque de liquide vaisselle, où l’opulence des biens ramollit le bien public, où les espaces communs sont délaissés au profit de la consommation de masse et de l’atomisation des rapports sociaux. Tous ces maux ne forment qu’un seul mot : démocratie. Et le pasteur de Benny Levi devient la synthèse de l’état du philosophe roi guidant le peuple selon le principe de hiérarchie du meilleur, état à retrouver pour sauver la civilisation 01.

Or, selon Jacques Rancière, c’est mal comprendre ce que démocratie veut dire, ou plutôt, la détourner de sa signification au profit d’un retournement rhétorique. Il décrit les mots durs qu’adresse Socrate aux citoyens d’Athène : l’autorité perdu du père, les métèques sur la place publique, l’ordre naturel des choses chamboulé, le maître qui « craint et flatte ses élèves » etc. autant de formules et de complaintes que l’on peut entendre aujourd’hui. Seulement voilà, quoiqu’on en dise, la démocratie est forcément un « empire du rien » c’est à dire un empire de personne, ou de n’importe qui. Contre le principe hiérarchique du pasteur, selon Jacques Rancière le principe démocratique est égalitaire. « Il n’est ni un type de constitution, ni un type de société. Le pouvoir du peuple n’est pas celui de la population réunie, de sa majorité ou de ses classes laborieuses. Il est simplement le pouvoir propre à ceux qui n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés » 02.

C’est d’abord de ce chamboulement des normes qui constituent les sociétés que vient la démocratie. Le brassage des pouvoirs naturels issus de la naissance et de ceux qui le sont par la force ou le savoir est rendu possible par le principe de démocratie qui est l’autre nom de l’égalité. Celle-ci est entendue chez Jacques Rancière comme un fait concret qui s’active tous les jours aux travers des relations inégalitaires et agit comme un principe régulateur. L’égalité n’est pas l’inverse de l’inégalité, elle est le fondement dialectique par lequel des puissances sociales peuvent se mouvoir. C’est ce que Rancière appelle une égalité irréductible, une force constante toujours intriquée dans l’inégalité. Nous sommes là aux fondement de la philosophie de l’émancipation chez Rancière et qui s’est opposée au déterminisme social jugé trop strict de Bourdieu. Ce que l’on nomme égalité c’est la capacité rendue légitime pour chacun de faire autant qu’un autre. Le caractère égalitaire vient alors d’un travail auquel tous peuvent concourir car les mêmes choses fondent le caractère politique de la démocratie :le pouvoir de n’importe qui.

Le pouvoir étatique est considéré par Rancière comme nécessairement oligarchique 03, c’est à dire fondé sur la légitimité d’un petit groupe à gouverner. Cependant, la démocratie s’effectue toujours en contre de la logique oligarchique qui s’accapare la direction des affaires au motif d’une compétence supposément supérieure à garantir le bien commun, fusse au dépend des intérêts particuliers de la population. C’est le sens des réformes qui ont pour but de réduire l’espace de l’action publique ou de « réformer » le droit du travail.

C’est également le sens du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen où la classe politique s’était majoritairement rangée derrière l’idée d’une validation par le peuple du texte présenté, comme si le « Non » n’avait pas lieu d’être. Le peuple devait comprendre à la manière du célèbre adage thatchérien « there is no alternative » 04. Seulement le résultat ne fut pas celui attendu et le « Non » l’emporta assez largement 05. Ce débordement politique que suscite systématiquement les conflits qui opposent la société civile qui s’active à la caste des gouvernants, produit selon Jacques Rancière deux enjeux : « l’existence de formes d’organisation de la vie matérielle de la société qui échappent à la logique du profit ; et l’existence de lieux de discussion des intérêts collectifs qui échappent au monopole du gouvernement savant. »


Notes de l’auteur

01 – Jacques Rancière, La Haine de la démocratie – La politique du pasteur perdu – p. 40

02 – Ibid., p.55

03 – Il s’appuie sur Raymond Aron « on ne peut concevoir de régime qui, en un sens, ne soit oligarchique » dans Démocratie et totalitarisme – Gallimard – 1965 – p.133 – 134

04 – There is no alternative (TINA, en français « Il n’y a pas d’autre choix ») est un slogan politique couramment attribué à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Premier ministre du Royaume-Uni. Ce slogan signifie que le marché, le capitalisme et la mondialisation sont des phénomènes nécessaires et bénéfiques et que tout régime qui prend une autre voie court à l’échec. – Wikipédia

05 – Le référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe (aussi appelé traité de Rome II ou traité de Rome de 2004) eut lieu le 29 mai 2005. À la question « Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe ? », le « non » recueille 54,68 % des suffrages exprimés. – Wikipédia