La surface

du design


Comment concevoir le design des communs

Le design est un objet difficile à saisir. Un anglicisme qui glisse sur toutes les langues du monde et qui revêt des accents aussi divers qu’incomplets. On attribue généralement les origines du design aux mutations de l’industrie du 19ème siècle qui ont donné comme réaction les Art & Craft, peu avant l’heure où la consommation de masse s’apprêtait à devenir le modèle économique dominant des pays capitalistes en concurrence avec les modèles socialistes des pays soviétiques qui, eux-mêmes développèrent une vision du design en corrélation avec celles de leurs industries et de leurs idéologies 01. Car s’il est d’usage de dire que le design résiste pour le moment à toute théorie unificatrice, il s’accommode systématiquement des régimes politiques et économiques dans lesquels il évolue. Prenons pour exemple l’article que Jacques Rancière consacre au design dans son livre Le destin des images 02.

A l’aube du 20ème siècle, Peter Behrens dessinait pour AEG le premier logo moderne et inscrivit sa démarche de designer au sein de l’entreprise en créant le design d’entreprise 03. Il associa la maîtrise de son art au service d’une conception homogène et globale de l’entreprise, allant jusqu’à dessiner le complexe immobilier de la société qui l’emploie. C’est un design comme mode d’action sur l’espace de l’entreprise. D’autre part, les designers soviétiques vont imprimer la marque du constructivisme sur tous les plans de la conception, du graphisme aux bâtiments d’état. Le design est donc principalement une discipline au croisement de la société, de l’industrie et de l’art.

L’hypothèse fondamentale que nous formulons est que la pratique du design se façonne par rapport au contexte économique et social ainsi qu’aux postulats que la société se pose et s’impose. En dehors de ça, le design est aussi un acte de représentation autant qu’une manière d’établir des rapports sociaux.C’est de cette manière que Peter Berhens produit un travail de designer qui correspond aux besoins de son entreprise mais aussi aux modalités du capitalisme (le rendement) ainsi qu’à l’imaginaire commun qui se réforme à cette époque là (on arrive vers le taylorisme qui rationalise les processus de production). Berhens transforme l’entreprise qui l’emploie grâce à un acte de représentation qui impacte l’expérience d’usage à travers l’environnement dont les employés sont investis. De la même manière, le design a accompagné les mutations du capitalisme dû au fordisme à travers les formes et les imaginaires qui s’y sont produits, grâce notamment au fonctionnalisme où la forme suit la fonction. A l’opposé, Raymond Loewy qui titrera son célèbre ouvrage« La laideur se vend mal » 04 , signifiait par là que le design doit opérer la beauté industrielle avant tout par delà la simple fonction (ce qui, chez Raymond Loewy, est indissociable de l’excellence technique).

Cette partie sera donc consacrée à déterminer par quels moyens le design peut se positionner par rapport aux communs. Nous essayerons dans un premier temps d’esquisser un tableau rapide des thèses sur le design puis nous verrons comment ce dernier peut servir les communs, mais à travers une critique d’un certain nombre de méthodes que proposent notamment les approches portées sur l’expérience de l’usager. Ou, comment faire du design un mode d’émancipation.

Jacques Rancière dans « Le destin des images » écrit un article qui se nomme « La surface du design » 05. Il s’intéresse à la manière dont « en traçant des lignes, en disposant des mots ou en répartissant des surfaces, on dessine aussi des partages de l’espace commun ». Il s’agit comme souvent chez Rancière d’observer des formes d’expressions populaires qui portent sur la vie collective un regard transformateur et enchanteur. Dans cet ouvrage, il compare les différences et les ressemblances entre le mode d’expression poétique de Stéphane Mallarmé et le mode de représentation industriel de Peter Behrens, tous deux contemporains l’un de l’autre. D’un côté, le poète dispose d’une langue à deux états : l’un qui sert à la communication, à la description et à l’enseignement, donc « analogue à la circulation des marchandises et du numéraire » 06, et l’autre qui épure toute vibration parasite du souffle poétique pour faire apparaître une prose pure et quintessenciée. De l’autre côté, Peter Behrens dessine des publicités, des produits et des bâtiments pour le compte d’une société d’équipement électrique (AEG) et développe une idée spécifique de la ligne. Berhens se sert des Type (caractères typographiques simplifiés) qu’il déduit d’une idée pure de la ligne : ligne du caractère, ligne du dessin du produit, ligne d’assemblage de la chaîne de production (assembly line)… De la même manière, la poésie Mallarméenne va chercher des types graphiques ainsi que des symboles abréviateurs pour trancher dans la prose et se rapprocher de l’idéal esthétique, tout comme l’ingénieur tranche les formes décoratives et cherche la forme commune. Le travail opéré par l’un et l’autre montre « une même idée des formes simplifiées et une même fonction attribuée à ces formes – définir une texture nouvelle de la vie commune » 07. Rancière expose le design comme la reconfiguration du monde sensible à partir d’un travail sur les éléments de base qui le compose, sur la forme des objets du quotidien. C’est ainsi qu’il pose l’idée du design par l’image d’une surface, à la fois symbole concret du support grâce aux nouvelles techniques (gravure, impressions, machine-outil etc.), mais aussi comme idéal où s’égalisent toutes les tendances graphiques autour d’une même ligne qui forment un espace commun.

Le design est donc à la fois un mode d’esthétique industriel mais aussi un espace politique par lequel s’égalise une société, le fond utopique du design s’exprime d’ailleurs beaucoup chez les pionniers tels que J.Ruskin ou W.Morris. C’est l’idée d’une « reconfiguration du monde sensible commun à partir d’un travail sur les éléments de base, sur la forme des objets de la vie du quotidien » 08.

Il ne s’agit pas ici de faire un travail d’historien ou de philosophe des techniques, ni même de commenter l’auteur prolixe, mais de retenir le principe actif du design. Si l’idée d’une surface comme forme symbolique commune sur laquelle s’applique le design est intéressante, c’est surtout la démarche qui vise à travailler à partir des éléments de base afin d’opérer un idéal sur le réel qui retient l’attention. C’est ce que Rancière explique à travers la notion de surface, c’est le territoire commun entre le designer industriel qui travaille des marchandises et le poète qui prose un idéal de beauté. L’oeuvre de Rancière est une recherche de ce genre de territoire, de ces espaces d’égalités irréductibles qui se meuvent dans le réel à chaque instant. Cette valeur discrète qui est pourtant au centre de nos existences, le philosophe la montre comme un événement permanent de la dynamique de nos existences 09.

Si la démarche de designer industriel de Berhens ne sera probablement pas la nôtre, nous pouvons d’ores et déjà affirmer que le design d’un commun peut s’effectuer à travers ce territoire en partage du poète et de l’industriel mais aussi du quidam, plutôt que dans le carcan d’une thèse qui exclut de facto le non-designer. Il ne s’agit pas d’apporter un produit fini à un consommateur pour qu’il l’utilise de façon conforme à la manière dont il a été pensé par un designer, mais de faire de l’usager un co-concepteur, co-acteur de la modalité design. C’est à dire la possibilité pour le quidam d’utiliser des éléments de base qui permettent une relation, où la médiation entre les différents commoners intègre un territoire sensible en partage.

Plus proches de nous que Berhens et Mallarmé, des personnes ont conclu que le design pouvait s’approprier ce « partage du sensible ». Ce sont les développeurs open-source, les moddeurs, les commoners divers ou les travailleurs qui se constituent en SCOP. Ce territoire en partage, ces éléments de base, sont autant de choses appropriables dans la vie de tous les jours. Elles sont décodifiées, déconstruites et ramenées à leur fonction de base pour être appropriées. Le chapitre suivant décrit comment le design en tant que pratique concrète s’efforce d’introduire l’espace commun, c’est à dire finalement d’intégrer l’autre dans sa réflexion à l’image du design thinking, sans toujours véritablement saisir la personne comme un sujet créateur.


Notes de l’auteur

01 – Pour une approche complète de histoire du design, lire Design : introduction à l’histoire d’une discipline d’Alexandra Midal

02 – Le destin des images – 20 octobre 2003 de Jacques – Rancière (Auteur) – page 105

03 – Peter Behrens est également connu comme cofondateur de la Deutscher Werkbund et pour ses multiples créations au sein de l’entreprise AEG avant la Première Guerre Mondiale. – Wikipédia

04 – La Laideur se vend mal – 22 juin 1990 de Raymond Lœwy (Auteur), Miriam Cendrars (Traduction) – Editeur : Gallimard;

05 – Le destin des images – 20 octobre 2003 de Jacques – Rancière (Auteur) – page 105

06 – Ibid., p.106

07 – Ibid., p.111

08 – Ibid., p.115

09 – Voir notamment, Le maître ignorant où Rancière expose à partir des thèses de J. Jacotot, un pédagogue du 19e siècle, une thèse original sur l’égalité des intelligences.