INTRODUCTION

AUX COMMUNS


Les raisons de mon travail sur les communs

La recherche d’un sujet de mémoire pour conclure ses propres études est toujours un casse-tête pour l’étudiant. N’échappant pas à la règle, j’ai longtemps oscillé dans le périmètre des communs sans le savoir. Ne voyant pas l’évidence de se servir de cette notion comme concept central, je tentais néanmoins de penser ce terme instinctivement. En premier, j’ai cherché du côté de la nouvelle presse en ligne, vers les principes de partage du savoir, du logiciel libre, des modes de gouvernances, des alternatives au monde marchand ou encore des modèles économiques alternatifs… tout ceci dans l’idée de pouvoir y rattacher une notion de design de service. A travers ces recherches, je recherchais un point d’appui solide pour une réflexion qui mêle des options intellectuelles qui ne sont pas anodines me concernant. En effet, j’avais besoin d’une certaine radicalité et en même temps d’un socle solidement ancré dans la pensée moderne, quelque chose qui soit crédible au sens où notre monde exige de l’être. De plus, si je suis soucieux de rester objectif et rigoureux dans mon analyse, la posture de la neutralité n’est pas requise pour ce mémoire. Aussi, je ne suis pas chercheur en sciences sociales, ni universitaire mais designer. J’ai donc la marge suffisante pour poser quelques partis pris qui sont d’autant plus essentiels que, lorsque l’on se considère comme designer c’est à dire comme impliqué directement dans des processus de transformation de la société, l’obligation de soutenir des hypothèses fortes fait de nécessité vertu.

Soucieux de problématiques environnementales, travaillé par les questions politiques et sociales ainsi que par un engagement dans divers mouvements de promotion de la démocratie horizontale, intéressé par la philosophie et les sciences sociales, mais aussi par l’action politique, l’équation se révèle ardue et les chances de se perdre dans les sables d’une ambition purement scolastique déraisonnable sont grandes. Néanmoins, il me semble que ces enjeux, spécialement dans le cadre des communs, doivent passer derrière une analyse critique faite à partir d’auteurs venus des sciences sociales qui ont mis en évidence le retour des communs et le fait qu’ils peuvent conduire à une évolution importante des normes sociales. Car les communs – ancienne notion de droit romain popularisée par Elinor Ostrom, prix de la banque de Suède 2008  01 – proposent bel et bien des horizons qui ne sont pas seulement ceux du commerce équitable et de la plus-value redistributrice « sympa ». Car c’est bien d’un changement radical dans la manière de produire de la valeur économique, de diffuser des ressources ainsi que de prendre des décisions dont il est question. Changements qui, n’ayons pas peur des mots, ont les accents d’un anastrophe ouvrant vers d’autres modèles que celui du capitalisme sans pour autant ressusciter le communisme d’état, de l’aveu même des auteurs étudiés, tous issus de sensibilités diverses.

Sans ennuyer le lecteur avec une réflexion trop théorique, mon objectif est de faire apparaître les manières dont le design peut servir les communs informationnels : fabLab, mackers, Wikimedia, le collectif Baam, Vecam etc. Il ne s’agit nullement de glorifier les communs face à d’autres notions plus traditionnelles, mais de les caractériser dans leurs rapports au design, à l’espace numérique, le web en particulier et surtout de prouver la validité concrète de cet autre rapport social.

Dès ses origines, le web fut conçu comme une matrice ouverte, un champ d’expérimentations libre en partage, à la disposition de tous. Avec le navigateur Nexus des origine, chacun pouvait contribuer aux pages web sans contrainte (même si elles n’étaient composées que de texte à cette époque), bien que rapidement Mozaïc ait fermé l’accès à l’édition des documents. De même que la culture hacker a profondément infusé dans les pratiques du web, le logiciel libre, les Creatives Commons, les Wiki ou encore Linux sont des institutions sans lesquelles le net ne pourrait pas exister et n’aurait sans doute pas pu se développer comme tel. Il suffit, pour comprendre la puissance de cette force souterraine, de penser au nombre incalculable de développeurs qui partagent leurs codes en open source, aux frameworks gratuits, aux abandonwares, à la liberté de panorama 02 et à toutes ces choses disponibles parfois aux seuls internautes opiniâtres qui sauront où cliquer. Toute l’histoire d’internet est jalonnée de ce phénomène collaboratif qui semble structurer son essor tout en créant de nouvelles manières de produire, de diffuser, de protéger et de s’organiser.

Les communs  numériques, désignés sous le terme générique « informationnel », sont à distinguer des communs « fonciers » qui font référence à des ressources de type pâturage ou pêcherie. Les communs numériques sont par exemple Wikipédia (ainsi que toute la série de projets Wikimedia). Ces plateformes sont aujourd’hui la preuve qu’internet peut créer des espaces relationnels guidés par un principe ouvert de mise en partage de la ressource et non plus sur une distribution privée, rivale et restreinte. Commun et numérique riment ensemble ! Et l’essor récent de l’économie du partage boostée par les technologies portables en est la preuve. D’autre part, l’« uberisation » est un phénomène que l’on dit issu de l’économie du partage, mais peut être vu comme une anti-thèse des communs numériques, ou plus simplement comme un accaparement de la logique collaborative par le système start-up. Il y a donc une tension importante entre le monde des communs et celui du business « made in » Silicon Valley. Cela dit, devant l’hégémonie de plus en plus affirmée des GAFAM 03, géants du web qui monopolisent et controlent l’espace numérique, les communs peuvent être en mesure de tirer leur épingle du jeu en proposant à l’utilisateur d’internet la reprise en main de son expérience de navigation, la maîtrise de sa participation voir même des solutions économiques séduisantes. Si les communs fonctionnent souvent avec une économie du don (et donc du contre don), leur singularité tient à la notion d’usage et au fait que, bien souvent, n’importe qui peut s’emparer de la structure pour la faire vivre. Cela permet d’étendre les solutions économiques à des modalités qui vont plus loin que le business model qui assure la rentabilité de l’activité. Les communs intègrent des notions de redistribution égalitaire de la valeur économique produite, ainsi que des droits d’usages très complets à travers un système de gouvernance complexe et que l’on pourrait qualifier de démocratique. La société du partage s’émancipe du rapport de subordination pour imposer une gouvernance plus horizontale et ouverte sans pour autant abolir la notion de hiérarchie.

Il faut donc étudier en profondeur les rapports entre démocratie, entreprise et économie pour saisir ce phénomène. Car c’est à la notion de participation et de gouvernance que les communs font logiquement appel pour se construire, ce qui suppose de stabiliser l’activité à travers un modèle économique cohérent : don, bénévolat, participation, abonnement, cotisation, licences, labels etc. D’autre part, nous allons voir que les communs posent la question de leur propre représentation. S’il est difficile pour le quindam de comprendre ce que sont exactement les communs, il est d’autant ardu plus pour le législateur d’inscrire dans le droit une définition positive des communs, c’est à dire un ensemble de règles qui y font directement référence plutôt qu’un corpus qui contraint les communs dans des catégories qui ne sont pas les siennes (comme celle de l’économie sociale et solidaire). Il est donc nécessaire de construire un outil qui permette à la fois de comprendre les mécanismes institutionnels qui fondent les communs, mais aussi leurs effets (notament économiques) dans la société.

Actuellement, c’est l’économie collaborative dans sa version marchande qui a le vent en poupe ! Et le capital sympathie et le potentiel de développement des outils participatifs, qui sont autant d’alternatives au système marchand, sont une véritable opportunité de créer des communs (covoiturage-libre, La ruche qui dit oui 04, etc). Le modèle de l’économie du partage possède sa propre force compétitive, car en se passant potentiellement de la plus-value et en décentralisant ses fonctions (l’open source, par exemple, externalise les coûts de développement souvent vers du bénévolat de masse), il peut alors réaliser des produits à forte valeur ajoutée tout en résistant à leur enclosure. En prenant exemple sur des réussites diverses de communs comme Innocentive 05 ou OpenStreetMap 06, je souhaite créer un réseau qui exploite cette notion pour promouvoir une socialité différente que celle qui est proposée par Facebook, Uber ou Twitter. C’est à dire de dépasser la logique de l’exposition narcissique en flux tendu pour proposer une expérience sociale centrée sur la capacité des utilisateurs à produire eux-mêmes leurs outils de création et d’émancipation. Ceci étant, il apparaît que la problématique majeure qui concerne les communs concerne la rétribution des commoners et la capacité pour un commun de conserver la valeur économique qui est produite. C’est à travers ce prisme que se joue l’avenir des communs. Car pour le moment, il ne s’agit pour les commoners que de bénévolat ou de très faibles rémunérations. Les communs ne font pas encore suffisamment système pour garantir la pérennité d’une activité.

Ce mémoire est centrée sur les problématiques que rencontrent les communs numériques en terme de gouvernance, de droit, de socialité et d’économie au sens large. Les notions d’économie du partage et de démocratie forment un cadre plus large et moderne concernant la place d’une solution crédible pour garantir que la valeur économique et l’intégrité du commun ne soit pas aspirées par la sphère marchande lucrative. Notons que ces notions forment une tendance de fond susceptible, selon nombre d’auteurs, de journalistes ou d’experts, de produire le nouveau paradigme économique et social du 21ème siècle. Il est donc crucial de se saisir de ce matériel, d’en comprendre les enjeux et les faiblesses ainsi que de travailler avec une approche prospectiviste et une vision générale des choses qui anticipe les changements de paradigme du modèle productiviste, afin de formuler concrètement un horizon pour les communs.


 01 – Elinor Ostrom, née le 7 août 1933 à Los Angeles et morte le 12 juin 2012 à Bloomington dans l’Indiana, est une économiste et politologue américaine. Ses travaux portent principalement sur la théorie de l’action collective et la gestion des biens communs et des biens publics (matériel s ou immatériels). Ils s’inscrivent dans le cadre de la « nouvelle économie institutionnelle ». En octobre 2009, elle est la première femme à recevoir le « prix Nobel » d’économie, avec Oliver Williamson, « pour son analyse de la gouvernance économique, et en particulier, des biens communs ». – Wikipédia

02 – La liberté de panorama est une exception au droit d’auteur par laquelle il est permis de reproduire une œuvre protégée se trouvant dans l’espace public. Selon les pays, cette exception peut concerner les œuvres d’art ou les œuvres d’architecture. – Wikipédia

03 – Google, Apple, Facebook, Amazone, Microsoft

04 – A noter que La ruche qui dt oui ne peut pas être considéré comme un commun, mais que les intentions d’origine de ses concepteurs étaient d’en faire un réseau collaboratif ainsi que le décrit Benjamin Coriat dans l’émission consacré aux commun de Mediapart (voir la sitographie)

05 – Plateforme web proposant un système innovant de de matching entre des scientifiques et des entreprises qui ont un besoin d’innovation à travers un système de challenge. Le modèle et décrit avec précision dans l’ouvrage collectif Le retour des communs sous la direction de Benjamin Coriat (voir bibliographie)

06 – Équivalent de Google Map open source et collaboratif.