Égalité,

démocratie,

tirage au sort


Ce que le tirage au sort fait à la démocratie

Comme l’a montré l’anthropologue et historien Emmanuel Todd avec sa description de systèmes familiaux en Europe 01, les structures sociales sont dépendantes des valeurs produites par une communauté dans des périmètres très bien définis. On peut par exemple affirmer qu’au 18ème siècle, la région parisienne a un fond « nucléaire / égalitaire » , ce qui est selon Todd l’une des causes de 1789 (et par extension de 1792), c’est à dire du désir d’égalité dans la société. Cet imaginaire est produit selon lui par les rapports qu’entretiennent les individus d’une même famille : la place des femmes, le rapport entre les frères et les soeurs, le mariage entre cousins (il y a par exemple, selon Todd, une corrélation entre le nombre d’enfant par femme à l’indice de 2,4 qui montre l’alphabétisation de la société et son évolution 02), aux règles d’héritages etc. En extrapolant, on peut dire que toute société stable se raconte et se construit une identité à travers un ensemble de pratiques (mariage, héritage, travail), de schémas sociaux (classes, lois, forme de gouvernement, culture politique) et de valeurs (sexualité, rapport à l’autorité du père par exemple). Cela signifie que les constructions politiques reposent d’abord sur ces présupposés qui forment un postulat de société, et par conséquent que l’on peut juger du degré d’appartenance à tel ou tel régime en évaluant la prééminence de telle ou telle valeur, pratique, tel usage etc. Comme nous l’avons vu plus haut, ce que La Boétie appelle la servitude volontaire peut se traduire dans notre époque par le terme de déterminisme social. Le déterminisme est très lié à l’histoire des sciences et consiste à attribuer des causes à des effets, bref à décrire des phénomènes le plus possible dans leur causalité. La sociologie de Pierre Bourdieu est très révélatrice de ce type d’analyse, ce dernier a, par exemple, montré à quel point l’origine sociale jouait à l’école et comment celle-ci reproduit les inégalités qu’elle disait combattre. Ces inégalités font partie de la servitude volontaire au sens où chaque personne va tâcher de reproduire les inégalités si elle n’interroge pas les structures sociales productrices de la domination. Nous allons voir que la notion d’égalité chez Jacques Rancière occupe une place très importante dans ce que l’on pourrait appeler une émancipation du citoyen. Cette dernière passe nécessairement par la démocratie.La démocratie repose sur la notion d’égalité, politique mais pas seulement. Il est intéressant de prendre le cas de la démocratie athénienne pour la comparer avec nos démocraties modernes afin d’obtenir un champ complet de la notion de démocratie. On oppose en effet les démocraties modernes dites représentatives avec les démocraties directes. Il y a une opposition de fait, mais construite autour du même champ signifiant. Bernard Manin dans son ouvrage le plus célèbre « Principes du gouvernement représentatif » 03 qui fait autorité dans le champ des études sur la délibération, propose de décrire à la lumière de travaux récents, quelles furent les modalités de fonctionnement objectives de la démocratie athénienne. Il en ressort que l’utilisation du tirage au sort comme mode de suffrage était au centre de la plupart de ses dispositifs institutionnels et que d’une manière générale, ce dernier exprime une idée très forte de l’égalité. Cependant nous pouvons dire que l’opposition entre démocratie représentative et directe rend confuse l’idée même de démocratie. Bernard Manin indique également qu’à Athènes, la gouvernance n’était pas réductible à un régime d’assemblées permanentes. Cela signifie que l’adjectif direct formule mal l’état institutionnel d’une démocratie non-représentative et que cette dernière possède sa propre complexité.

 « En distinguant la démocratie représentative de la démocratie directe, on définit implicitement la première comme la forme indirecte du gouvernement par le peuple et on fait de la présence d’intermédiaires le critère séparant les deux variétés de la démocratie. Mais les notions de gouvernement direct et de gouvernement indirect ne tracent qu’une ligne de partage indécise. Il est en effet indubitable, comme l’observait Madison, que dans les démocraties dites directes de l’Antiquité, à Athènes en particulier, le peuple assemblé ne détenait pas tous les pouvoirs. Certaines fonctions importantes étaient exercées par des institutions autres que l’assemblée des citoyens. »

Bernard Manin – Principes du gouvernement représentatif

La démocratie athénienne se construit à la suite d’une série de crises politiques et de l’essor économique de la région vers -600 et se termine avec la guerre du Peloponnèse vers -304. C’est la seconde période qui va nous intéresser et qui fait suite à des réformes d’ampleurs. Solon va le premier amorcer une série de réformes en -594 av JC, mais ce sont les réformes de Clisthène qui feront progressivement passer Athènes d’une ploutocratie, avec des classes censitaires régnantes, à une démocratie structurée autour d’un réseau complexe d’institutions et de contre-pouvoirs.


Notes de l’auteur

01 – L’origine des systèmes familiaux – Les familles dans l’Histoire – Emmanuel Todd

02 – Emmanuel Todd à l’émission Arrêt sur image explique cela :
@rrêt sur images, émission du 04/03/2011 « Pour la modernisation d’une société, l’islam n’est pas le problème »

03 – Nous citerons beaucoup cet ouvrage dans ce chapitre surtout sa première partie concernant les institutions Athéniennes, la référence est disponible en bibliographie.