Ce que démocratie

veut dire


Une définition possible de la démocratie

La démocratie est un lieu commun. Il peut être assez surprenant de voir que nous lui assignons un ensemble de valeurs parfois fétichisées par les pouvoirs en place. Si l’on essaye de définir la modernité démocratique dont notre époque se gargarise, nous pouvons rassembler un ensemble cohérent de valeurs et de dispositions institutionnelles : partis politiques mixtes, oppositions, presse libre, élections, majorité, suffrage universel et République (entendu comme l’état de droit). En adoptant un point de vue franco-centré ou pourrait ajouter la liberté, l’égalité, la fraternité et même la laïcité, soit les « valeurs de la République ».

L’espace médiatique qu’occupent les femmes et hommes politique est saturé de ce que les conseillers en communication appellent des « éléments de langage » . Ce sont des mots qui, par trop de signifiance, en viennent à produire des discours consensuels qui n’ont aucune substance politique. Le web-vidéaste Le Stagirite 01 en propose la critique dans une série « langue de bois » qui tente de déconstruire ces schémas linguistiques (et donc de pensée) caractéristiques des discours médiatiques, de la même manière que feu la Scop Le Pavé avait produit un petit dictionnaire de désintoxication de la langue de bois 02. Par ailleurs, Franck Lepage, membre du Pavé, a dans une de ses conférences gesticulées une manière particulièrement impressionnante de jouer avec les mots du pouvoir, prouvant par là leur insipide vacuité. Ce ne sont pas les mots liberté ou égalité qui posent problème en soi bien sûr. Mais c’est leur utilisation dans un corpus de formulations qui les vide de leur substance. Or, ce sont des mots importants.

Franck Lepage sur la maitrise de la langue de bois

En effet, il suffit d’écouter un homme politique discourir pour se rendre compte que bien souvent les mots égalité ou démocratie employés ont une valeur esthétique, marketing dirons-nous, et qu’ils masquent un discours qui peut parfois dire l’inverse de ce qu’il semble signifier. Georges Orwel nomme dans son célèbre ouvrage d’anticipation 1984 », Novlangue (en anglais Newspeak) ce vocabulaire qui faire dire « la guerre c’est la paix »03. On pourrait rapprocher cette pratique rhétorique du sophisme que Platon dénonçait et dont il disait que les orateurs de la cité athénienne avait recours. On a également pu parler ça et là, notamment Hobbes, d’une aristocratie des orateurs04. Le pouvoir des mots peut donc être autant un outil de l’ignorance qu’un de ses plus grand recours pourvu que l’on fasse les définitions ainsi que les usages qui conviennent aux règles de la pensée et non de la rhétorique sophistiquée. Dans le grand bain des mots et des signifiants qui se raccordent à l’idée démocratique, il est souvent mis en perspective et particulièrement dans l’action militante récente et dans la philosophie politique, que c’est cette forme de gouvernement qui permet de trouver le meilleur rapport entre le souverain et le bien commun.

Ce sont les régimes tyranniques ou oligarchiques qui gaspillent et mettent en péril le bien commun 05. Pour Rousseau le philosophe qui, d’une certaine manière, a pensé 1789, il faut distinguer le gouvernant du dirigeant. Le premier est disposé à appliquer la volonté de tous lorsque le second décide souverainement pour l’ensemble d’une communauté et ne rend de compte à personne. Dans un régime monarchique de droit divin, la volonté d’un seul gouverne car ce que décide le roi est l’expression directe de la volonté de Dieu. Cette manière de gouverner va de paire avec un imaginaire qui le chapeaute et lui donne sa légitimité dans l’espace social. Le règne du roi ne tient, en d’autres termes, que si un régime de croyances entretient l’imaginaire qui laisse en place un avatar de Dieu. Machiavel, dans son ouvrage « Le Prince » qui ouvre la période de modernité politique en même temps que la Renaissance s’épanouit, conseille au futur souverain de Florence, Laurent II de Medicis, de la meilleure manière de conserver le pouvoir. On peut considérer Machiavel comme le premier réaliste en politique puisqu’il prône de faire avec la « vérité effective » des choses, à contrario de la vision orthodoxe d’alors qui conçoit la pratique du pouvoir à partir d’un idéal chrétien théorisé par les pères de l’église et inspiré des remarques de Platon dans « La République » où le souverain est un philosophe éclairé. C’est dans la manière, dit Machiavel, de doser la crainte et l’amour que le souverain sera à même de conserver le pouvoir et par là même de trouver le bien commun. Cette quête du bien commun à travers la volonté générale est l’un des thèmes favoris de la période classique et met en évidence qu’il existe une volonté commune qui peut aller au delà des intérêts particuliers cumulés entre eux et qu’elle permet de s’organiser pour gouverner de manière juste. Remarquons que les conseils qui suivent s’appliquent particulièrement bien à notre époque moderne, que ce soit à travers la politique institutionnelle ou le management moderne.

Tout cela est très bien, mais il y a deux problèmes majeurs sur lesquels nous pouvons nous focaliser. Le premier c’est qu’à l’évidence, l’homme a un goût prononcé pour la servitude. Ce que La Boétie désigne par servitude volontaire dans la formule suivante : « soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ».Cette servitude naît de la nature du pouvoir, généralement considérée par le sens commun comme descendant du haut pour aller vers le bas. Au contraire nous dit Michel Foucault, le pouvoir va du « bas vers le haut par capillarité » 06, c’est à dire que chez les hommes nous dit Rousseau dans le « Contrat social » , « la domination leur devient plus chère que l’indépendance et qu’ils consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour » . Et d’ajouter « Il est très difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche pas à commander » . Dit autrement chez Alain dans son ouvrage « Propos sur les pouvoirs » , « Le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront ». La domination dans une société n’est qu’une histoire de la coercition d’une autorité souveraine sur une autre, imbriquée dans un jeu de rapports sociaux où chacun trouve plus de joie à dominer que de tristesse à être dominé. C’est l’archétype de l’employé de bureau humilié par sa hiérarchie, mais qui bat sa femme le soir en rentrant chez soi. Frédéric Lordon décrit dans « Capitalisme, désir et servitude », ce type de relation à travers sa notion de conatus issue de la philosophie des passions de Spinoza. Ce sont ces chaînes de dominations « joyeuses » imbriquées qui expliquent selon lui la vitalité du capitalisme.On voit bien que ces auteurs conçoivent la domination comme un phénomène réticulaire dont chacun des agents sociaux appuie dans un sens dominant et crée des régimes dans lesquels ceux qui sont au plus haut de la chaîne deviennent des tyrans. C’est également cet ordre de la domination qui se crée et qui se reproduit qu’analyse Pierre Bourdieu dans son oeuvre et qu’il nomme déterminisme social. L’ordre social tient car les contradictions internes qui tiraillent la société ne sont pas suffisantes pour briser les rapports de pouvoir que maintiennent en place les régimes de domination. Hobbes résume cela par l’adage « l’homme est un loup pour l’homme » . Spinoza complète : l’homme est un loup ET un dieu pour l’homme, indiquant par là une porte de sortie vers une émancipation ou du moins, un équilibre.

Le second problème majeur tient au fait que l’homme, dans sa « nature » , ne cherche pas la volonté générale mais qu’il en reste à ce que Rousseau appelle la volonté de tous, c’est à dire la volonté de chacun additionnée. Jean-Paul Jouary explique le rapport entre volonté générale et volonté de tous chez Rousseau en faisant une analogie avec les mathématiques : les mathématiciens considèrent que le cercle est parfait en tout point, pourtant, il n’existe pas de cercle parfait dans la nature. C’est le rapport entre volonté générale et volonté de tous. La première est ce que devrait désirer les citoyens s’ils savaient exactement ce qu’est le bien commun tandis que la seconde n’est que la somme des points de vue. Ce qui signifie que la volonté générale est une asymptote, un point que l’on se fixe pour se guider mais qui est inatteignable en soi. Ce que Rousseau demande en substance au citoyen, c’est de savoir non pas ce qui est bon pour lui-même mais ce qui est bon pour tous07.

 « Pour qu’un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique et suivre les règles fondamentales de la raison d’État, il faudrait que l’effet pût devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles. »

Rousseau – Du contrat social

Savoir ce qui est bon pour tous réclame de connaître le bien commun, lui-même étant un savoir qui, selon Rousseau, ne peut-être connu car il est relatif à la volonté générale. La quadrature du cercle de Rousseau est une énigme des sciences politiques que beaucoup ont essayé de résoudre : Kant avec son projet de paix perpétuelle, Marx avec la société sans classe etc. Nul ne peut prétendre avoir la solution, mais reconnaissons ici la problématique dans son ensemble : il s’agit pour tous ces penseurs de trouver à partir de quelle forme de gouvernement l’Homme peut extraire de la vie en communauté une manière de converger vers un état où chacun vivrait en accord selon l’idéal commun tout en s’émancipant de ses servitudes. Mais entre la servitude volontaire inhérente à toute vie sociale et l’impossibilité pour les citoyens de connaître la volonté générale, le théorème du bon état semble sans cesse être une utopie. A travers des institutions, des lois ou un changement de paradigme social, la pensée cherche à dégriser l’état naturel des choses pour pousser vers un meilleur rapport des hommes au bien commun. Dans notre cas, c’est à travers la notion de démocratie que nous regarderons comment la société dans son ensemble tente de trouver un territoire en partage pour gouverner. Mais qu’est-ce que la démocratie ?Faisons d’emblée les proposition suivantes : (1) d’une part la démocratie est un ensemble homogène d’institutions que nous pouvons décrire objectivement car formant un système politique cohérent ; (2) d’autre part cet ensemble en lui-même ne suffit pas à s’auto-qualifier, car toute construction politique repose sur un imaginaire commun qui forme un système de valeurs et qui valide son appellation. Si l’imaginaire de la monarchie repose sur l’idée qu’un seul homme a droit de tout sur tous les autres, alors ceci crée une société hautement inégalitaire car elle infuse dans toutes les autres modalités de la vie des corps sociaux (bien que le moyen-âge, dans toute sa diversité a pu produire d’innombrables îlots de démocraties locales que l’on peut nommer des communs). De la même manière, on peut raisonnablement se poser la question suivante : si une démocratie vote pour un génocide, est-ce réellement une démocratie ? A partir du moment où la démocratie n’est qu’un ensemble institutionnel, la réponse est oui. Mais si l’imaginaire commun est dirigée par la notion d’égalité, cela l’invalide car un génocide repose sur une conception hautement inégalitaire de la personne humaine. Ce dernier aspect, la notion d’égalité, est très commenté dans l’espace intellectuel en France et retrouve récemment un nouveau souffle à travers l’étude des formes historiques de la démocratie.


Notes de l’auteur

01 – https://www.youtube.com/user/LeStagirite

02 – La Scop Le Pavé n’existe plus, il s’agit aujourd’hui de la Scop l’Ardeur

03 – Pour plus d’informations sur la Novlangue : http://www.toupie.org/Dictionnaire/Novlangue.htm

04 – « une démocratie n’est rien autre chose qu’une aristocratie d’orateurs » – Thomas Hobbes – Oeuvres philosophiques et politiques, Volume 2

05 – c’est une autre notion issue de la période classique et que nous étudierons dans un autre chapitre consacré aux communs

06 – dits et écrits, 1980-1988

07 – Rousseau, citoyen du futur – Jean-Paul Jouary dans l’émission D@ns le texte