Capitalisme cognitif contre communs collaboratifs


 Introduction

Ce texte est l’introduction d’un développement en trois partie qui répond à l’interrogation de mon ami Léo F. à propos de la critique que je lui faisais de la conférence d’Idriss Aberkane sur l’économie de la connaissance. Cet article étant assez long, je l’ai divisé en trois parties :

  1. Idriss Aberkane, vendeur charmeur
  2. Terra cognitif, le nouveau territoire du capitalisme
  3. Les communs comme nouveau paradigme

Ce blog traitant des communs en général, j’effectue ici une tentative de recoupement de deux thèses que j’oppose l’une à l’autre : les communs, ces systèmes d’organisations particuliers qui valorisent des ressources en accès libres, et le capitalisme cognitif, qui est une forme d’exploitation du nouvelle eldorado que constitue les externalités positives issues de l’internet 2.0.

Introduction

Le capitalisme n’échappe pas au sens commun, les commons si. Ainsi, il est difficile de mettre ces deux termes en comparaison tant le premier est riche de diverses interprétations sur sa nature profonde ou ses effets dans la société quand le second manque cruellement à nos imaginaires. Si les communs (commons) sont si méconnus et le capitalisme, pourtant omniprésent dans nos vie, si mal identifié, cela tient à nombre de facteurs dont ce papier se gardera bien de faire l’étalage. En revanche, il me paraît important de mettre ces deux termes en perspective car ils sont porteurs de deux projets aux divergences radicales que l’on pourrait décrire comme civilisationnelles. Il convient donc pour moi dans un premier temps de définir de manière brève les objets auquel je fais référence ainsi que la nature de mes intentions.

Ce texte est une tentative de critique d’un type de discours, celui du capitalisme cognitif. Lequel se diffuse à large échelle dans toute sorte de dispositif : conférence, pitch, émission de radio ou de télévision, livre et j’en passe. Je prendrais pour exemple la première partie de la conférence que Idriss Aberkane a faite en mars 2015 pour le CERA, une sorte de think tank qui organise des “rencontres” avec des “experts” pour  “être à l’écoute des signaux faibles révélateurs de l’avenir” . Il ne s’agit pas tant de récuser ce qui est dit dans cette conférence que de m’en servir comme d’exemple d’esthétisation du capitalisme nouveau rebaptisé en Economie de la connaissance.

Mais si ce texte propose de déconstruire le discours novateur et enthousiaste de nos youngs leaders, il repose sur l’idée qu’une alternative est possible et souhaitable face à cet eldorado de l’exploitation 2.0 que l’on nous prépare au titre que ce serait la voie de sortie de crise – entendre, de retour de la croissance – pour les générations futures. Cette alternative proposée repose sur une critique du capitalisme comme rapport social de domination hiérarchique et non pas simplement comme mode d’accumulation de la richesse. Elle repose également sur le fait qu’un nouvel esprit du capitalisme anime une majorité des commentateurs que l’on appelle des experts médiatique, parmis eux Jacques Attali ou encore Alain Minc, pionnier Français dans la diffusion de l’économique de la connaissance puisqu’il y consacre un bouquin dès la fin des années 70. Ce nouvel esprit dépasse désormais l’atomisation des rapports sociaux qui caractérise notre époque et s’évertue à étendre les normes marchandes aux  biens communs ainsi qu’à l’accaparement d’un ensemble d’informations privées et publiques issues de l’ère de l’informatisation.

Mes intentions ne pouvant pas être découplée de mon identité militante, je crois nécessaire par honnêteté de dire qui je suis et d’où je parle.  Simple militant des communs collaboratifs, designer et infographiste, je m’attache à tenter de comprendre au maximum le monde qui m’entoure à l’aide des références intellectuelles qui me parlent et qui penchent généralement du côté de gauche de la balance des  idées politiques. Je suis proche des approches du Marxisme issues du commentaire de l’œuvre d’Althusser, en particulier celle posée par Frédéric Lordon ou dans un tout autre registre par Jacques Rancière. Ces deux penseurs ont tous les deux comme particularité d’être critique à l’égard des thèses structuralistes, dont le déterminisme est jugée trop linéaire, tout en reconnaissant la puissance descriptive de ces dernières et de dépasser le constat de la domination de classe avec des concepts d’émancipation (l’égalité chez Rancière, la Récommune chez Lordon). Ma rencontre avec les communs collaboratifs me motive à commenter tout ce qui touche de près ou de loin cette forme particulière d’organisation que je décris ici.

Dernière précision d’usage, je me base sur la première partie de la conférence d’Idriss Aberkane susdite pour décrire une manière de pensée. Je ne juge pas la personne qui tient cette conférence mais je considère que cette dernière constitue un matériel intéressant à critiquer car elle illustre parfaitement la rhétorique de diffusion du capitalisme cognitif. Mon premier effort consistera donc d’abord à  (1) montrer que dans la forme comme dans le fond, cette rhétorique ne vise qu’à convaincre d’un ordre idyllique du monde qui omet les rapports de dominations, mais qu’elle ne possède aucun fondement scientifique et qu’il s’agit donc que d’une idéologie masquée sous un verni de belles anecdotes. Ensuite, (2) je proposerais une petite histoire du capitalisme cognitif que j’essayerais de mettre en relation avec le courant Néolibéral, puis je m’attacherais à démontrer qu’il s’agit principalement d’une entreprise de prédation spectaculairement vicieuse. Enfin, (3) je proposerais une alternative à ce modèle dans lequel l’humanité s’engouffre, il s’agit d’un triptyque d’organisations composé des communs collaboratifs, du principe de l’état démocratique et du mode de production coopératif.


Notes de l’auteur

1 : La profession de foi est disponible ici : http://le-cera.com/le-cera/mission-avenir-cera/

2 : Ainsi que le décrit Frédéric Lordon dans Capitalisme, désir et servitude

3 : Pour paraphraser Luc Boltaski et Eve Chiappelo qui dans leur livre “Le nouvel esprit du capitalisme” mettent en évidence les transformations récentes du capitalisme fordien à un capitalisme néo-libéral.

Image de couverture : an anatomical illustration from Sobotta’s Human Anatomy – Dr. Johannes Sobotta