Capitalisme cognitif contre communs collaboratifs


Idriss Aberkane, vendeur charmeur

Regard serein, gestuelle maîtrisée et élégante, phrases simples sans emphases, Idriss Aberkane est à l’aise avec l’exercice de la conférence qui requiert pédagogie et sens du timing. A l’aide de quelques slides projetées, le conférencier se livre avec maîtrise à l’art majestueux de la démonstration Powerpoint pour décrire l’idée qu’il se fait des échanges de connaissance. Le terme échange semble justifier ici le caractère économique de l’analyse et le moins que l’on puisse dire, c’est que la démonstration est rudimentaire, si l’on expurge les petites histoires et autres anecdotes, on obtient le type de raisonnement suivant.

L’idée générale que se fait Aberkane des échanges de connaissance est celle d’un mécanisme de transmission d’un capital immatériel à un autre conditionné par du temps d’assimilation de l’information et le rendement d’assimilation du récepteur (son attention). Il ne s’agit pas d’une thèse proprement économique, bien qu’il soit question de pouvoir d’achat, mais plutôt de la description d’un processus d’échange de connaissance. Aberkane notifie qu’une connaissance partagée dépasse sa propre somme puisque le récepteur va s’enrichir de l’émetteur en créant une tierce connaissance. Bien que ni les moyens ni les finalités de cette création ne soit stipulés, on imagine qu’il s’agit d’une propriété holistique et naturelle de la connaissance partagée. T’en prend deux et pouf y’en a une troisième qui pousse. En revanche, nous ne savons pas dans quel mesure cette tierce connaissance est partagée ni sous quel régime de propriété. On estime au vu de ce que dit Aberkane que cela se déroule de manière libre, sans contrainte de propriété ni rétention quelconque. De même, au delà du fait que les mécanisme d’endoctrinement montrent que les échanges de connaissances peuvent stagner dans leurs propres dogme (une personne qui reçoit une doctrine et qui la répète ne produit aucune création supplémentaire que celle qu’il a assimilé) peut-on réellement considérer que la connaissance va d’un cerveau à un autre comme la monnaie change de tiroire-caisse ? Jacques Rancière dans le maître ignorant montre pourtant l’expérience Jacquotiste que les logiques d’apprentissages sont moins le fait d’un échange de connaissances que celui de deux intelligences qui se répondent. C’est le rapport qu’entretiennent ces deux intelligences qui conditionne la suite : un rapport égalitaire produira de l’émancipation, un rapport inégalitaire produira de l’obéissance. En gros. Il n’y a cependant pas d’implications politiques à l’analyse d’Aberkane, cette dernière est une description strictement mécanique d’interactions immatérielles conçues de manière tangible par l’idée d’un échange marchand. Cette manière de ramener une série d’interaction en marchandise est caractéristique de l’imaginaire capitaliste.

Le situationniste Guy Debord qui a écrit le très relou La société du Spectacle montre (tout est monstration chez lui) que cette réduction de tous les phénomènes tangibles et intelligibles à une même règle marchande constitue le stade le plus achevé de l’imaginaire du capitalisme et que l’on peut appeler cela le Spectacle. A ce titre, d’aucuns diront qu’il fut visionnaire.

Si Aberkane donne une règle du jeu qu’il croit identifier, à aucun moment il n’est spécifié de contexte social ni juridique de son utilisation. Pourtant, dire que le savoir augmente lorsqu’il est partagé et qu’il est monétisable n’a rien d’une nouveauté. La connaissance est une donnée nécessaire de tout échange puisque c’est par le biai d’un savoir-faire nécessairement transmis à un moment donné qu’une marchandise est produite et qu’il peut donc y avoir une interaction économique. De la même manière, les modalités de l’échange, son temps, la capacité d’attention du récepteur, la qualité de l’émetteur en autres choses sont, toutes choses égales par ailleurs, autant transposables aujourd’hui en 2017 qu’à hier quand deux hommes des cavernes se sont mis à s’échanger des coquillages. Le terme d’économie de la connaissance apparaît comme une formule valise puisque l’on voit mal dans quel type de configuration une économie ne reposerait pas sur une forme d’accumulation, de transmission et de transformation du savoir (en marchandise puis en pouvoir d’achat pour le capitalisme).

Ce dont parle Idriss Aberkane tient plutôt à une économie de l’immatérielle, c’est à dire des ressources produites par l’homme issu de son seul travail intellectuel et transmises par des intermédiaires (livre, cours, conférences, films documentaires etc.). Le fait est que la marchandisation d’une production intellectuelle est encore aujourd’hui majoritairement conditionnée par le droit de la propriété intellectuelle. Ce qui change avec notre époque, ce n’est pas que l’immatériel fasse irruption dans des mécaniques économiques, mais que l’accès aux connaissances produites par l’activité intellectuelle de milliards d’êtres humains change le rapport à la propriété que nous entretenons depuis plusieurs siècles avec les productions immatérielles. C’est donc la question de l’appropriation qui est importante, pas du fait banal de tous temps que des acteurs peuvent s’échanger de la connaissance et de l’analogie marchande que l’on peut faire de cette interaction. Avec la production massive de méta-données, ces informations relatives à la vie numérique d’un utilisateur d’internet et en particulier de l’internet des choses-objets (IOT), se pose la question de la propriété de ces données : sont-elles la propriété de la plateforme qui capte les données ? Sont-elles celle de la personne qui émet des données ? Sont-elles celle de la technologie qui permet la captation de ces données ? Sont-elles un bien commun à sacraliser par la gratuité ou au contraire une manière pour des acteurs économiques de faire de l’argent… De cela, rien ne sera dit par Idriss Aberkane. On suppute qu’il opte pour la seconde option, car chez lui le temps d’un utilisateur et sa capacité à rester attentif est un “pouvoir d’achat”. “La monnaie de l’économie de la connaissance,  c’est l’attention multipliée par le temps.” dit-il. Même si cela n’est pas spécifié comme un exemple appliqué de la science économique Aberkaniene, l’application de cette fameuse équation fait plutôt penser à l’adage canonique de Patrick Le Lay où vendre le temps de cerveau disponible à une marque pour une opération quelconque est un business model.

C’est là où le bât blesse. Idriss Aberkane fait certes oeuvre de pédagogie, mais il ne va pas aux bout des conséquences de ce qu’il affirme d’ailleurs bien vite. En effet, parler d’attention comme d’une variable requiert en l’occurrence de présenter les travaux sur l’économie de l’attention et ce que les sociologues y ont vu de pervers. Déconnecter le droit de la propriété et la production de connaissances dans le cadre de la création d’un “pouvoir d’achat” est une démarche au minimum audacieuse qu’il faudrait spécifier. D’ailleurs parler de pouvoir d’achat pose problème puisqu’il s’agit d’une capacité d’achat de biens rapportés à une monnaie, en soi cela ne veut déjà pas dire grand chose d’utiliser cela dans le cadre d’un échange sans spécifier le rapport social qui le conditionne, on parlerait plutôt d’une création de valeur économique brute dans le cadre d’une transmission de connaissance d’un acteur A à B qui a un effet C. Par exemple, A, un ouvrier d’imprimerie qui apprend à B, un apprenti, à se servir du massicot partage une connaissance qui se transformera en capacité productive C supplémentaire pour l’entreprise. Aberkane redécouvre donc l’eau tiède et se révèle expert en packaging pour vendre du vieux en neuf.

« Dans un monde riche en information, l’abondance d’information entraîne la pénurie d’une autre ressource : la rareté devient ce que consomme l’information. Ce que l’information consomme est assez évident : c’est l’attention de ses receveurs. Donc une abondance d’information crée une rareté de l’attention et le besoin de répartir efficacement cette attention parmi la surabondance des sources d’informations qui peuvent la consommer »
— Simon, H. A. « Designing Organizations for an Information-Rich World »

Ce qui frappe également avec le raisonnement d’Aberkane, c’est l’absence de contexte social. En lieu et place, nous avons le droit à des séries d’anecdotes diverses. Ce sont elles qui donnent l’ancrage idéologique que le conférencier charrie sans jamais le nommer (il ne sera jamais question de capitalisme). Si les anecdotes issue de la mythologie Steve Jobbienne font office d’adages, elles sont souvent déconnectées du cas traité. Lorsqu’il attribue à la réussite d’Apple au design et au logiciel, donc à de l’immatériel, on peut le suivre. Mais à condition de rappeler que les milliards de dollars de cashflow que possède Apple sont conditionnés par les règles d’accumulation et d’appropriation édictée par l’économie capitaliste et non pas spécifiquement par l’utilisation audacieuse d’un capital de connaissance, même si ce dernier a joué dans la réussite économique de l’entreprise. Le système de normes et de rapports sociaux précède les bénéfices d’Apple et conditionne l’enrichissement, lequel se fait dans des conditions écologiques et sociales déplorables en plus d’être principalement le fait d’évasion et d’optimisation fiscale. Glorieuse connaissance que celle de la banque d’affaire !

Il serait aisé de lui faire un procès d’intention et de le transformer en supporter béat du capital. Ce n’est pas mon but. Ce qui est intéressant, c’est qu’Aberkane ne parle pas de capitalisme ou de rapports sociaux. Il décrit une belle histoire d’échange et de partage, mais en oubliant la dimension sociale et politique qu’implique une réflexion sur le renouvellement du rapport au partage de la connaissance. Un monde sans rapport de force n’existe que dans les contes, Serges Dassault et l’ouvrier anonyme ne sont pas plus égaux en portefeuille qu’en économie de la connaissance. Ce faisant, on a du mal à voir quels effets concrets autres que ceux que l’on peut décrire avec le capitalisme cognitif pourrait advenir, ce que je vais m’employer à faire dans la partie suivante.


Notes de l’auteur

Image de couverture : A lemonade seller, outside Red Fort, DelhiDennis Jarvis