Athènes, l’expérience

de la Grèce antique


Institutions Athéniennes et contre-pouvoirs

La première chose qui distingue le régime athénien du nôtre tient donc à la place centrale accordée au suffrage par le sort. En effet, il est curieux d’observer le tirage au sort comme un outil politique d’ampleur, tandis que nous avons tendance à faire de l’élection le moteur central des institutions démocratiques voire d’accorder au suffrage universel le signifiant déterminant le fait démocratique. Or, à l’évidence ce n’est pas un fait homogène de l’histoire. Francis Dupuis-Déri montre dans son ouvrage « Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France » 01 à quel point le régime électoral n’était pas compris des pères fondateurs des états nations modernes comme étant démocratique et il décrit son évolution dans les discours des dirigeants du 19ème siècle jusqu’à son adoption quasi-unanime. Mais si le suffrage du tirage au sort constitue un élément central dans la désignation des gouvernants à l’époque athénienne, cela ne suffit pas pour décrire le réseau complexe d’institutions que nous allons décrire précisément.

L’ecclésia est l’assemblée du peuple, elle vote les lois, le budget, la paix ou la guerre, l’ostracisme, elle tire au sort les bouleutes (présidents du conseil), les héliastes (membres des tribunaux), les 10 archontes (magistrats qui dirigent la république) et élit les dix stratèges  02 . Il est intéressant de constater que c’est probablement pour cela que l’on parle de démocratie directe, car les lois et les prérogatives centrales et régaliennes sont assurées par le peuple en assemblée où tout citoyen est libre de venir. Cependant, on estime à environs 700 postes le nombre de magistrats qui faisaient fonctionner l’administration dont 600 environ par le sort. Les charges durent un an 03. Un citoyen ne pouvait pas exercer plus d’une fois la même magistrature et, même s’il pouvait être nommé à plusieurs magistratures différentes au cours de sa vie, le calendrier de la réédition des comptes empêchait de fait qu’un individu fût magistrat deux années de suite. Ceux dont les noms avaient été tirés au sort étaient soumis à l’épreuve de la dokimacia avant de pouvoir entrer en fonction, c’est à dire qu’on examinait dans cette épreuve s’ils avaient les qualifications légales pour entrer en fonction 04.

De plus, les magistrats étaient surveillés en permanence par l’assemblée et les tribunaux : ils devaient rendre des comptes en fin de mandat (euthynai) et tout citoyen pouvait déposer une plainte à tout moment contre eux lors des assemblées qui se réunissaient environs 40 fois par an 05. Comme autre principe régulateur, le tirage au sort s’effectue sur la base du volontariat. Ce dispositif donnait à chacun la chance d’exercer une charge, mais il y avait également des magistratures électives où l’élu pouvait l’être sans limite de temps et plusieurs années de suite. Ainsi certains généraux très célèbres pouvaient rester des dizaines d’années en poste. Ces magistratures étaient le fait de citoyens pour lesquels la compétence était jugée absolument vitale : les généraux et les magistratures financières 06. Néanmoins, si certaines fonctions furent d’importance première, les magistrats élus ou tirés au sort n’étaient que des exécutants et l’assemblée avait toujours le dernier mot concernant la décision souveraine 07. Des institutions, trois furent d’importances pour les tirés aux sort : la Boulè (les membres du conseil), les héliastes (les membres des tribunaux) et les nomothètes (vote les lois proposé par l’assemblée).
Le rôle dans la Boulè était de recueillir les propositions de l’assemblée (ecclésia) et de les formaliser. Ses membres étaient également chargés de la réédition des comptes,de la dokimacia ainsi que de la diplomatie. Les héliastes sont des tribunaux populaires chargés de traiter les cas d’accusations, il est intéressant de comprendre le processus de sélection. D’abord, un premier tirage au sort de 6000 personnes s’effectue parmis les citoyens volontaires de plus de 30 ans. Puis, chaque jour, en fonction des besoins, étaient retirés au sort parmi eux 501, 1001 ou 1501 personnes. Si les litiges privés étaient souvent réglés en dehors de l’Hélié par arbitrage, le tribunal reprenait l’affaire si l’une des parties faisait appel de la décision. Les affaires criminelles étaient également traitées en dehors des tribunaux et c’était les procès politiques qui représentaient la plupart des affaires portées devant l’Hélié. C’est un principe régulateur essentiel des institutions Grecques 08. Les décisions votées par l’Ecclésia pouvaient être réexaminées si quelqu’un en faisait la demande et recommençait alors le débat sur la proposition votée 09. De la même manière, un équilibre était trouvé pour que les procédures de ce genre ne soiten pas abusives et l’autorégulation du processus rendait la vie politique active malgré tout fonctionnelle. Enfin, les nomothètes sont ceux qui, dans la seconde séquence historique de la démocratie Athéniène (après -404) votent les lois. L’ecclésia ne votait plus que les décrets tandis que l’autre assemblée de tirés au sort votait les lois. Sur le schéma ci-dessous, on peut comprendre la division des tâches et l’ensemble cohérent des institutions athéniennes. Cependant, comme nous l’avons vu le principe du tirage au sort revêt une importance capitale dans le processus institutionnel. Si l’on a longtemps considéré et même moqué cette pratique que l’on a assimilée à une sorte de superstition divine du peuple, il semblerait que ce dispositif ait été considéré par tous les observateurs de cette période, et même par des penseurs plus proches de nous comme Montesquieu, comme l’excellence du processus démocratique.

Bernard Manin, après avoir expliqué le fonctionnement des institutions propose une lecture du tirage au sort. Le caractère direct de la démocratie athénienne ne peut provenir du fait que le peuple exerce le pouvoir, car comme il le démontre, le peuple n’exerce pas le pouvoir mais délègue un grand nombre de tâches à des magistrats qui sont contrôlés dans un réseau complexe d’institutions et de contre-pouvoirs. Le terme direct relève donc plutôt de la méthode du tirage au sort. Ce principe de sélection permettait d’opérer un effet tout à fait singulier que l’on nomme la rotation des charges.

« Les démocrates n’admettaient pas seulement l’existence d’une distinction des rôles entre gouvernés et gouvernants, ils reconnaissaient aussi que, le plus souvent, les deux fonctions ne pouvaient pas être exercées au même moment par les mêmes individus. Le principe cardinal de la démocratie n’était pas de que le peuple devait être à la fois gouverné et gouvernant, mais que tout citoyen devait pouvoir occuper tout à tour l’une et l’autre position. »

Bernard Manin – Principes du gouvernement représentatif

Les gouvernés savaient ce qu’était d’être gouvernant puisqu’ils avait déjà gouverné et vice versa, les gouvernants pouvaient éprouver le fait d’être gouvernés car si peu de temps qu’ils restent gouvernants, ils étaient gouvernés et le redevenaient sous peu. La réédition des comptes, l’ostracisme, la dokimacia etc. Toutes ces choses donnaient de l’air et la fragmentation de l’état athénien en petites unités de pouvoir distinct permettait de donner la chance à n’importe qui de servir la cité 10.
On estime qu’un citoyen sur deux à Athènes a exercé des charges par le sort. Ces derniers sont ensuite redevenus simples citoyens siégeant à l’ecclésia et pouvant y intervenir à tout moment. Ce principe de rotation des charges bouleverse la physique du pouvoir car il introduit une méthode de l’égalité au coeur même de la production du politique ou, comme le dit Jacques Rancière, un gouvernement de n’importe qui 11.

Infographie simplifiée des institutions Athéniennes

Notes de l’auteur

  1. Voir bibliographie, mais aussi la conférence qu’il a donné à Montpellier le 7 décembre 2015
  2. Voir le schéma ci-dessous pour une vue d’ensemble des institutions Athénienne
  3. Bernard Manin- Principes du gouvernement représentatif, p24
  4. Ibid., p.24
  5. Ibid., p.25
  6. Ibid., p.26-27
  7. Ibid., p.28
  8. Ibid., p.34
  9. Ibid., p.35
  10. C’est à partir de ce type de postulat que des intellectuels comme J. Rancière, C. Castoriadis  ou J. Testar (notamment avec son concept d’humanitude) tentent de redéfinir la démocratie  depuis les années 90.
  11. Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique éditions, 108 pages, 2005.