Le design comme

régime d’expérience


Le design thinking, une méthode pour faire

Depuis bientôt 40 ans, le design thinking connaît un essor retentissant. Il s’agit d’une thèse de plus en plus partagée par la nouvelle vague de designers qui manipule les objets issus du numérique, mais aussi par nombre d’acteurs de l’économie. Cette approche propose de concevoir le design comme un acte ayant pour fondement la question de l’expérience de la personne humaine pour produire de l’innovation, moteur moderne de l’économie mondialisée. Il s’agit d’une démarche anglo-saxonne issue des Design Studies, un mouvement universitaire hétérogène qui étudie les processus du design. Elle est destinée à celui qui n’est plus un consommateur mais un usager, l’expérience utilisateur fonde ainsi une nouvelle relation à la création d’un nouveau produit / service.

Le glissement du consommateur à l’usager a son importance, car il détermine la cible du design non plus comme un agent économique à stimuler, mais comme un être humain avec des exigences, des affects, des désirs et des croyances à prendre en compte. Le design thinking met donc à disposition du designer un ensemble de méthodes de réflexions qui visent à lui permettre de ressentir les besoins de la cible et même de l’impliquer directement dans le processus de création. Cette approche participative est décrite par Stéphane Vial dans son ouvrage Court traité du design, qui ambitionne de décrire le design en moins de 75 pages. Cette concision lui fait honneur et nous nous appuierons sur ce travail pour dresser un tableau moderne de la manière dont le design se pense aujourd’hui 01.

Il apparaît de prime abord essentiel pour l’auteur de constater que « le design n’a pas encore réellement produit de théorie sur lui-même tel que l’art a pu le faire » 02. Cependant, nous avons vu que les Design Studies ont été l’occasion pour nos voisins anglo-saxons de produire une thèse puissante et moderne que l’auteur explore en partie. De même, il ne manque pas de thèses sur le design en France, Pierre-Damien Huyghe 03 ou Alexandra Midal consacrent des ouvrages entiers à en définir certains contours. Ce que l’auteur appelle théorie ressemble plutôt à une définition stable du design, une structure concrète de propositions réunies en corpus (définition, proposition, axiome etc.). Une théorie philosophique en somme.

Qu’est ce que le design ? Selon l’auteur, le design évoque d’abord un vocable décoratif avec un ensemble d’adjectifs qui vont avec : joli, distingué, élégant, chic, travaillé etc. voir même extravagant, hors-norme, bizarre… Design sert ici de mot valise pour évoquer des objets dont seule la dimension esthétique connotée du côté des productions de la modernité ressort. D’évidence, le design entretient un rapport serré avec la consommation de masse, il est un marqueur social divisant en deux les acteurs du marché : ceux qui ont du goût et ceux qui n’en n’ont pas. Cet imaginaire populaire fait du design un régime esthétique à partir de certaines pratiques de consommation et d’éléments décoratifs connotés. L’auteur juge d’emblée cette première acception et la considère comme « le degré zéro du design » réduit à un jugement de consommateur, à une norme, une mode.

Le design s’encombre d’un certain nombre de terminologies : du grotesque « stylique » proposé par l’Académie Française dans les années 90 à celui encore actuel des « arts décoratifs », en passant par le vocable des « arts industriels » ou encore de « conception », voir même de « conception visuelle ». A travers toutes ces acceptions, le mot design est celui qui semble le mieux se tenir et tenir toutes les occurrences qui en relèvent : spatiales, volumiques, textiles, graphiques, interactive etc. A l’origine le terme design est un latinisme : « Du mot dizajn formé à partir de la préposition de et du nom signum (marque, signe, empreinte) : un signe ayant la qualité d’être distinctif c’est à dire le pouvoir de créer de la différence. Si le verbe anglais to design signifie étymologiquement dé-signer une chose, ce n’est donc pas au sens de lui ôter son signe mais de le marquer d’un signe. L’acte de design ne saurait donc avoir lieu sans un acte de dessin. Cependant, design peut également signifier l’acte de concevoir, c’est à dire d’élaborer en fonction d’un plan, de prévoir, de projeter l’intention d’un dessin ou d’un concept. Dans ce sens, faire du design n’est pas seulement marquer quelque chose d’un signe mais aussi forger un projet qui s’incarnera dans ce signe, c’est à dire lui donner un sens. D’où l’oscillation perpétuelle dans les dictionnaires de la traduction de Design par “dessin” & “dessein”. 04 »

L’ouvrage de Stéphane Vial aborde également le rapport du designer à son utopie (au sens de Thomas More, une utopie est l’état d’une société parfaitement ordonnée soit, moins une réalité à atteindre qu’un idéal que l’on vise), son époque et à la société. Il y a aussi un développement sur les aspects axiologiques et moraux de la pratique du design. Tout cela donne au final d’une proposition déontologique aux accents d’impératif catégorique Kantien : « Agis de telle sorte que tu traites le marché, aussi bien dans ta personnalité de designer que dans les projets de design que tu offres aux usagers, toujours simplement comme un moyen, et jamais en même temps comme une fin » 05. Et si on ne le fait pas ? On raconte que Charles Peguy aurait dit que « le Kantisme a les mains pures mais que son problème, c’est qu’il n’a pas de mains ».

Cependant, si le propos semble quelque peu virtuel, cela traduit le souci constant des designers à vouloir introduire une morale dans leur pratique, ainsi que d’un complexe vis-à-vis du capitalisme. Un des mouvements artistiques dont le design est à l’origine, les Art & Craft, est de tendance socialiste utopique si éloignée des notions de rentabilité et de profit. D’autre part, si le marché capitaliste semble être le médiateur obligatoire pour rendre les objets accessibles à un public cela est de moins en moins vrai comme nous allons le voir dans les chapitres suivants.

« Le design, avant d’être un espace, un produit ou un service est principalement un effet qui advient dans un espace, un produit ou un service. Ce qui signifie que le design n’est pas un étant (état de ce qui existe en concret) mais un événement, non pas une chose mais un retentissement, non pas une propriété mais une incidence. Comme le dit Kenya Hara le design ne consiste pas à concevoir des choses qui sont (“things that are”) mais à concevoir des choses qui se passent (“things that happen”). (…) Effet est à entendre ici comme un concept phénoménologique (c’est à dire en relation ac des phénomènes sensibles et sentis par un sujet) pris au sens d’une éclosion créatrice de l’apparition, d’une dynamique inventive de la manifestation (corrélat de la perception) en tant qu’elle structure vel’expérience. Relève donc du design tout ce qui dans le champ de mon existence se donne comme une “ expérience à vivre ” en tant qu’elle a été intentionnellement construite »

Stéphane Vial – Court traité du design

L’intérêt de cette définition est de réunir sous un même concept, l’effet de design, les principales modalités que différents auteurs ont assimilés au design. L’auteur propose ensuite trois types d’effets : callimorphique, socioplastique et ontophanique : En premier, l’effet callimorphique n’est rien d’autre que celui d’un effet de beauté formelle, celui-là même qui est tant commenté par le quidam comme par l’expert. En second, l’effet socioplastique consiste en ce que le design produit nécessairement une réforme sociale de l’ordre existant (fût-elle mineure) en créant de nouvelle formes matérielle. En troisième, il s’agit de l’effet ontophanique qui fait du design un travail sur l’expérience. En circonscrivant le design dans le champ phénoménologique des effets (au sens que toute cause a un effet), l’auteur avance que la matérialité (au sens de ses effets matériels) de l’objet ne suffit pas à définir le design, mais que le phénomène premier du design tient dans sa capacité à manipuler des registres d’expériences qui s’éprouvent (des « expériences-à-vivre ») 06.

On retrouve donc ici les principaux thèmes qui ont façonné les conceptions du design depuis le 20ème siècle. D’une certaine manière, il y a une concordance historique dans l’énonciation des registres d’effets, car le design commence d’abord par se faire beau, puis politique, puis dialectique. Prenons le cas des voitures Autolib’ par exemple, il y a un effet calimorphique dans l’UI de l’application mobile et la forme des véhicules (ainsi que des bornes etc.), un effet social (socioplastique) dans la transformation du paysage urbain et des possibilités de déplacements, ainsi qu’un effet d’expérience (ontophanique) dans l’utilisation du service et la navigation dans l’application. Ceci fait d’Autolib’ une expérience de design à part entière qui transforme l’expérience de la mobilité urbaine en profondeur.

On peut appuyer cette vision des choses d’autant qu’elle épouse parfaitement son époque et qu’elle possède un certain degré de sophistication. Les enjeux de la modernité technologique imposent de penser à travers une économie en souplesse, où les intermédiaires sont court-circuités et malmenés. On observe nombre d’initiatives qui relocalisent des services de proche en proche et qui se servent du numérique comme d’un espace qui met en relation l’offre locale avec la demande locale ou qui créent plus fondamentalement leurs réseaux petit à petit. A rebours de la logique start-up où la croissance est fulgurante, ces initiatives tendent plutôt à faire du sociétaire un designer à part entière de sa propre activité.


Notes de l’auteur

01 – Il s’agit de Court traité du design, de Stéphane Vial largement commenté ici. Voir bibliographie

02 – Ibid., p. 11.

03 – Professeur à l’université Paris 1, auteur de nombreux ouvrages dont « A quoi tient le design », résumé ici : http://strabic.fr/Huyghe-A-quoi-tient-le-design

04 – Ibid., p.7 et 8

05 – Ibid., p.31

06 – Ibid., p.35 – On retrouve l’ensemble de la définition en fin de livre sous la forme d’une démonstration à la manière de Spinoza.